07 févr. 2006

Trouver l’attitude corporelle juste

oc09_005D’une manière générale, ceux qui s’entraînent avec le bon état d’esprit considèrent leur corps avec respect et éprouvent du plaisir à expérimenter d’une séance à l’autre les subtilités d’une expression gestuelle juste et libératrice. Pourtant, combien de pratiquants enthousiastes ne voyons-nous pas gesticuler maladroitement et dangereusement par manque de conscience corporelle ?  Combien sont-ils à subir des exercices encore trop ésotériques ou hermétiques et pourtant si simples en apparence ?

Prenons l’exemple du footing, activité sportive « spontanée » préférée des Français (plus de six millions de pratiquants). Encore aujourd’hui, un bon nombre de coureurs du dimanche ignorent souvent les règles les plus élémentaires et s’abîment en croyant bien faire. L’exercice est faussé avant même qu’ils aient commencé leur course à pied, puisqu’ils ignorent leur placement, leurs appuis, leur densité corporelle etc. Or le sport, la danse et les arts martiaux ont comme point commun lorsqu’ils sont correctement enseignés de s’appuyer dès le départ sur une pédagogie axée sur le maintien corporel et la maîtrise des appuis. A partir de cet apprentissage fondamental, il devient alors possible au pratiquant d’agir avec plus de grâce et de disponibilité, indépendamment de son niveau et de son expérience dans la discipline pratiquée ! Car s’il est tout à fait normal de se tromper ou de peiner dans les exercices, surtout pour un débutant, il est en revanche fortement dommage de passer à côté des principes élémentaires comme l’alignement corporel « juste » ou le plein ressenti de son schéma corporel.

Je crois en effet qu’un travail physique juste et efficace ne s’improvise pas ! Le moindre geste, qu’il appartienne à la vie quotidienne ou qu’il soit apparenté à un art ou à une pratique sportive, se rattache toujours à certains principes simples. Ces principes transcendent le sentiment d’appartenance à un style pour nous renvoyer d’abord à des notions aussi simples que l’alignement corporel ou le respect des axes. La verticalité, facteur d’équilibre personnel, est l’emblème de ces fondamentaux de l’entraînement. Je conçois ainsi l’Entraînement Dynamique Personnel et plus généralement toute forme d’activité psycho-corporelle « intelligente » avant tout comme un travail de repérage et d’identification des zones du corps favorisant notre disponibilité dans une attitude donnée. Par conséquent, je combine dans mes cours un travail sur l’alignement corporel, la maîtrise des angles pour les bras et les jambes, celle des axes et des courbes pour inscrire l’entraînement dans une perspective « résolument humaine » puisque tenant compte des exigences de la  biomécanique du corps en position debout. Le psychologue Jacques Dropsy souligne d’ailleurs fort justement combien « L’équilibre vertical du corps humain sur une base aussi étroite que celle donnée par les pieds apparaît comme un tour de force permanent. » [1] Bruce Lee, qui accordait lui aussi une importance fondamentale à la posture debout et particulièrement au maintien de la stabilité, conseillait d’enfiler chaque jour ses chaussettes en testant son équilibre sur une jambe puis sur l’autre ! Une expérience simpliste certes, mais toujours instructive tant elle fait ressortir l’intérêt d’un double appui équilibré pied gauche/ pied droit pour préserver cette verticalité fondamentale. Aussi, je voudrais à mon tour insister sur l’importance de cette attitude si profondément humaine qui fait de nous à chaque instant des équilibristes en acte et nous incite en permanence à trouver de nouveaux appuis pour réduire ou simplement mieux gérer cette contrainte.

Situer les axes pour mieux les respecter

Afin de mieux ressentir des forces internes qui sont à l’origine de nos moindres mouvements on pourra par exemple s’attacher à distinguer avec plus d’acuité les trois axes qui permettent d’inscrire correctement son corps dans l’espace :l ’axe vertical, relatif à l’alignement corporel, l’axe latéral, plus subtil, relatif au placement corporel dans le sens de la largeur et enfin l’axe longitudinal (ou sagittal) qui oriente le corps d’avant en arrière. Par convention, on situera le point de concordance de ces axes à peu près au niveau du plexus solaire (voir schéma). Et c’est en travaillant sur ce repérage que l’on parvient à ressentir les forces liées à ces trois axes, des forces qui tournent autour de chacun d’eux et qui sont :

            - le tournis (mouvement de la toupie) dans le sens vertical,

            - le roulis (mouvement du pont suspendu) dans le sens longitudinal,

            - le tangage (mouvement de la balançoire) dans le sens latéral.

Ces trois forces habilement combinées sont la base de tout mouvement intentionnel, que ce soit dans les arts martiaux, la danse, le sport, la marche etc. Aussi quelque soit la pratique, le premier signe d’un bon entraînement vient de la conscience de ces trois axes (et donc des trois forces) qui nous aide à avoir une aptitude au mouvement maximale. Un tel repérage permet en effet de limiter les effets des déséquilibres liés aux six directions, chaque mouvement étant exécuté dans la meilleure aptitude corporelle.

Il faut garder à l’esprit que l’étude de ces trois axes correspond à ce que les maîtres Chinois d’arts martiaux internes appellent la gestion des « six directions » : en haut-en bas, à gauche -à droite, en avant-en arrière. Durant les séances d’EDP, j’incite les élèves à approfondir leur compréhension du mouvement en fonction de ces repères directionnels en prenant exemple sur le funambule qui s’aide d’un balancier pour conserver son équilibre. Gageons que tous les exercices composant un entraînement quel qu’il soit reposent sur l’utilisation des principes relatifs aux axes, d’abord pour en faciliter l’exécution et ensuite pour pouvoir bénéficier de cette compréhension en toute occasion.

La gestion permanente du déséquilibre

Dans toute entreprise d’expression corporelle, il est d’abord capital de localiser le pivot du mouvement, cet axe imaginaire qui situe le corps dans sa hauteur et à partir duquel s’effectuent ces rotations qui génèrent une force hélicoïdale dite « de torsion » qui mettent en action les muscles du tronc. L’ostéopathe Pierre Hammond[2] nous rappelle d’ailleurs que : « Tous les mouvements exécutés dans les arts martiaux, qu’il s’agisse du judo, du karaté ou de l’aïkido, pour ne citer que quelques exemples, répondent à une forme hélicoïdale, afin d’assurer une défense plus efficace et une plus grande rapidité des mouvements d’attaque. Dans toutes ces disciplines, on fait d’abord ressentir à celui qui les pratique ce qui se passe à l’intérieur de son être avant de l’autoriser à projeter vers l’extérieur. C’est grâce à la perfection de l’intériorité que l’on atteint celle de l’extériorité. » Or c’est précisément cette constitution en hélice et le jeu de ces forces contraires qui se neutralisent ou se dynamisent le long de cet axe vertical qui permettent à la structure corporelle humaine d’être un exemple d’équilibre d’un point de vue postural et gestuel.

edp_multiAinsi, en consacrant chaque jour quelques minutes au travail postural neutre, on peut être amené à porter un nouveau regard sur l’immobilité au point de se rendre compte que le corps ne connaît d’équilibre que dans la gestion permanente de son déséquilibre, l’idée étant d’être le plus souvent possible dans de bonnes dispositions pour exprimer sereinement ses intentions gestuelles. Il est donc utile de préciser que la perspective du non mouvement dans le travail postural méditatif ne représente qu’un idéal motivant censé nous conduire au bon alignement corporel pour mieux percevoir les interactions entre les différents axes. Selon Jacques Dropsy, l’erreur serait de s’en tenir à un alignement des structures osseuses pour trouver sa stabilité verticale, ce qui reviendrait en fait à déplacer le poids de son corps sur les talons et donc à perdre la plus grande partie de notre aptitude au mouvement. C’est justement en partant de ce mauvais positionnement que ce thérapeute expérimenté en vient à définir ce qu’il considère comme une loi inhérente à la réalité humaine : la dynamique posturale, qui consiste à visualiser un axe vertical pour gérer notre équilibre statique et dynamique[3]. Or nous avons déjà vu que c’est en développant cette conscience des axes qu’il devient possible d’accéder à un niveau de psychomotricité plus appréciable, en partant du principe que nous assurons continuellement notre aplomb non pas en nous rigidifiant mais bien plutôt en réalisant une oscillation continuelle et une flexion légère des articulations pour maintenir un rapport vivant avec la pesanteur.

Pratiquer la posture debout, cela consiste avant tout à porter son attention sur ce que les autres perçoivent au premier coup d’œil, c’est-à-dire son maintien, son allure et sa prestance, en se situant au carrefour de toutes les actions possibles et en gardant  la tête sur les épaules !

Claude Boiocchi

Coach & consultant

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Chronique publiée dans le magazine Dragon.

[1] Jacques Dropsy, Le corps bien accordé, Desclée de Brouwer, 1992, p.70

[2] HAMMOND Pierre, Osthéopathie, la guérison à portée de la main, Marabout, 2003,  p.137

[3] Jacques Dropsy Le corps bien accordé, ed. Desclée de Brouwer, op.cit, p.73 


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