09 févr. 2006

Le corps surnuméraire

Anthropologie du corps et modernité, par David Le Breton (extrait)

giacometti2Depuis le néolithique, l'homme a le même corps, les mêmes potentialités physiques, la même force de résistance aux données fluctuantes du milieu. Pendant des millénaires, et encore aujour­d'hui, dans la plus grande partie du monde, les hommes ont marché pour se rendre d'un lieu à un autre, ils ont couru, nagé, ils se sont dépensés dans la production quotidienne des biens nécessaires à la survie de leur communauté. Jamais sans doute comme aujourd'hui dans les sociétés occidentales, on a aussi peu utilisé la motilité, la mobilité, la résistance physique de l'homme. La dépense nerveuse (stress) a pris historiquement la place de la dépense physique. L'énergie proprement humaine (c'est-à-dire les ressources du corps) est rendue passive, inuti­lisable, la force musculaire est relayée par l'énergie inépuisable fournie par les dispositifs technologiques. Les techniques du corps, même les plus élémentaires (marcher, courir, nager, etc.), reculent et ne sont que partiellement sollicitées au cours de la vie quotidienne, le rapport au travail, les déplacements, etc. On ne se baigne pratiquement plus dans les rivières ou les lacs (sauf en de rares endroits autorisés), on n'utilise plus, ou rare­ment, sa bicyclette (et non sans danger) ou ses jambes, pour se rendre à son travail ou se déplacer, malgré les encombrements urbains, etc. En ce sens, le corps de l'homme des années cin­quante ou même des années soixante était infiniment plus présent à sa conscience, ses ressources musculaires plus au cœur de la vie quotidienne. La marche, la bicyclette, la bai­gnade, les activités physiques liées au travail ou à la vie domes­tique ou personnelle favorisaient l'ancrage corporel de l'exis­tence. A l'époque, la notion d'un " retour au corps aurait paru incongrue, difficile à saisir. Entre-temps en effet, l'engagement physique de l'homme dans son existence n'a cessé de décliner,

Cette part inaliénable de l'homme est socialisée sur le mode de l'effacement, diminuée, voire occultée. La dimension sensible et physique de l'existence humaine tend à rester en jachère, au fur et à mesure que s'étend le milieu technique.

Les activités possibles du corps, celles par lesquelles le sujet construit la vivacité de sa relation au monde, prend conscience de la qualité de ce qui l'entoure et structure son identité per­sonnelle, tendent à s'atrophier. Le corps de la modernité res­semble à un vestige. Membre surnuméraire de l'homme, que les prothèses techniques (automobiles, télévision, escalators, trottoirs roulants, ascenseurs, appareils de toutes sortes...) n'ont pu parvenir à supprimer intégralement. C'est un reste, un irréductible, contre quoi se heurte la modernité. Le corps se fait d'autant plus pénible à assumer que se restreint la part de ses activités propres sur l'environnement. Mais la réduction des activités physiques et sensorielles n'est pas sans incidence sur l'existence du sujet. Elle entame sa vision du monde, limite son champ d'action sur le réel, diminue le senti­ment de consistance du moi, affaiblit sa connaissance directe des choses. A moins de freiner cette érosion par des activités de compensation, spécialement destinées à favoriser une reconquête cinétique, sensorielle, ou physique de l'homme, mais en marge de la vie quotidienne.

Atrophie de la motilité et de la mobilité de l'homme par le recours incessant à l'automobile. Réduction de la surface des logements, fonctionnalisation des pièces et des lieux, nécessité de se déplacer vite sous peine de gêner les autres. Dans la vie sociale, le corps est plus souvent vécu sur le mode de l'encom­brement, de l'obstacle, source de nervosité ou de fatigue que sur le mode de la jubilation ou de l'écoute d'une possible musique sensorielle. Les activités du sujet consomment davan­tage d'énergie nerveuse que d'énergie corporelle. D'où l'idée commune aujourd'hui de « bonne fatigue » (liée aux activités physiques) et de «mauvaise fatigue» (liée à la dépense nerveuse).

Les lieux affectés à la flânerie dans la ville, les vieux quar­tiers, les trottoirs, se font au fil du temps moins hospitaliers aux promeneurs, les structures urbaines sont pliées aux impé­ratifs de la circulation automobile. Raréfaction de l'espace de déambulation. Concentration des activités dans les centres-­villes saturés, bondés par les foules, qui contribuent à priver le passant de son rythme déambulatoire personnel pour le soumettre à l'impératif anonyme d'une circulation piétonnière rapide. Le déplacement fonctionnel d'un lieu à un autre tend à remplacer la flânerie (à l'exception sans doute des dimanches) ce qui n'est pas sans retentissement sur le plaisir sensoriel et cinétique.

Avec une intuition remarquable, P. Virilio dans les années soixante-dix avait déjà bien perçu cet affaiblissement des acti­vités proprement physiques de l'homme, en soulignant notam­ment combien " l'humanité urbanisée devient une humanité assise ». Hormis les quelques pas qu'ils font pour se rendre à leur voiture ou en sortir, une majorité d'acteurs demeurent assis à longueur de journée. Virilio a bien posé le dilemme qui naît de la sous-évaluation des fonctions corporelles dans l'exis­tence de l'homme, notamment au plan de l'élaboration d'une identité personnelle. « Avant d'habiter le quartier, le logement, l'individu habite son propre corps, établit avec lui des rapports de masse, de poids, d'encombrement, d'envergure, etc. C'est la mobilité et la motilité du corps qui permettent l'enrichis­sement des perceptions indispensables à la structuration du moi. Ralentir, voire abolir cette dynamique véhiculaire, fixer au maximum les attitudes et les comportements, c'est perturber gravement la personne et léser ses facultés d'intervention dans le réel. »[1] 

La modernité a réduit le continent corps. C'est parce que ce dernier a cessé d'être le centre rayonnant du sujet qu'il a perdu l'essentiel de sa puissance d'action sur le monde, que les pratiques ou les discours qui le cernent prennent cette ampleur. Parce qu'il est absent du mouvement ordinaire de la vie, il devient l'objet d'un souci constant sur lequel se greffent un marché considérable et de nouveaux enjeux symboliques. Les pratiques corporelles se situent à un carrefour où se croisent la nécessité anthropologique de la lutte contre le morcellement ressenti en soi et le jeu des signes (les formes, la forme, la jeunesse, la santé, etc.) qui ajoute au choix d'une activité physique un supplément social décisif. Si l'acteur se « libère » dans ces pratiques, ce n'est pas à sa seule initiative, l'ambiance d'un moment l'incite à le faire selon certaines modalités, mais il s'y donne avec d'autant plus d'engagement personnel qu'il éprouve lui-même la nécessité de lutter contre le manque à être que lui procure la non-utilisation de son énergie corporelle.

Mais il ne peut y avoir là de « retour » au corps. Le corps est toujours là, indiscernable de l'homme, à qui il confère une présence, quel que soit l'usage que celui-ci fait de sa force, de sa vitalité, de sa sensorialité. C'est plutôt un autre usage de soi, à travers son corps, qui se fait jour, un souci nouveau : celui de restituer à la condition occidentale la part de chair et de sensorialité qui lui fait défaut. Effort pour rassembler une identité personnelle morcelée dans une société morcelante.

La préoccupation croissante pour la santé et la prévention amène aussi au développement de pratiques physiques (jogging, parcours du cœur, etc.). Elle conduit également les acteurs à prêter une conscience plus attentive à leur corps, à leur nour­riture, à leur rythme de vie. Elle induit la recherche d'une activité physique régulière. Là aussi se dégage un usage de soi qui vise à restaurer un équilibre rompu, ou délicat à maintenir entre le rythme de la modernité et les rythmes personnels. Une représentation de la maladie moins fatale se met en place, on considère que la maladie trouve dans les manières de vivre, les habitudes alimentaires, l'hygiène de vie, etc., les conditions favorables à son essor.

[1] Paul Virilio, Essai sur l'insécurité du territoire, Paris, Stock, 1976.

Extrait de Anthropologie du corps et modernité,

par David Le Breton, sociologue, PUF, 2003 


Posté par Claude Boiocchi à 19:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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