20 févr. 2006

Zen debout

Catherine David est journaliste au Nouvel Observateur, romancière et artiste dans l’âme. Dans un livre à la fois sensible et juste elle considère ses deux passions, le piano et le Tai chi chuan et trouve les mots pour exprimer l’essentiel d’une expérience d’apprentissage intense et doublement épanouissante pour le corps et l’esprit. Une œuvre au style unique qui propulse La beauté du geste, au rang des classiques. Extrait.

                     

Beaut__du_geste_couvAprès la cérémonie du salut, qui est déjà une mise en condition physique, Kenji Tokitsu annonce dans un murmure: « Ritsu zen[1] ! » La torture recommence. Pas une fois, depuis un an, il ne nous en a fait grâce. Nous prenons place pour la traversée du désert. La mémoire n'intervient pas dans cette épreuve qui consiste à se tenir debout, immobile, pieds légèrement écar­tés, jambes à demi pliées, dos droit, tête haute. Rien de spectaculaire, rien de bien terrible, surtout si les genoux restent à peine pliés. Mais les bras, eux, sont levés et forment devant la poitrine un cercle magique.

Bientôt les battements du coeur s'accélè­rent, les épaules se crispent. Alerte ! Déten­dre les épaules ! Ralentir le souffle ! Bien entendu, c'est le plus difficile : le contraire de ce qu'on fait instinctivement dans l'ef­fort. Peu à peu le calme revient, les épaules s'abaissent de quelques centimètres et les bras s'allègent aussitôt : la force qui les sou­tient afflue directement du ventre. Les muscles n'y sont pour rien, ou presque. Tout l'édifice repose sur son centre. Les mains s'élargissent, prennent appui sur l'es­pace. Le dos s'allonge, les jambes semblent s'enfoncer dans le parquet, y prendre racine.

Ritsu_Zen« Imaginez que votre image se reflète dans le sol, sous vos pieds. » Dociles, nous tentons d'imaginer ce double fantomatique, petit bonhomme accroché à nos semelles, tête en bas vers les antipodes. Nous pen­sons avec étonnement que la terre est ronde. La plante de nos pieds devient une paume, ultrasensible à la fraîcheur du bois, à la sensation d'exister. Des racines en forme de jambes poussent sous nos pieds. Nos mains, paumes retournées vers le bas, semblent s'appeler l'une l'autre en prenant appui sur l'air, dont la consistance s'épais­sit à chaque instant. (Où commence le ciel, déjà ?) La poitrine se creuse légèrement, sans altérer l'angle formé par le haut de la cuisse et la naissance de l'aine. La main est reliée à l'avant-bras par un poignet souple qui laisse circuler les sensations.

Extrait du livre de Catherine David, La beauté du geste (Ed. Calman Levy)

Pour en savoir plus sur Kenji Tokitsu : http://www.tokitsu.com/

En photo : Maître Kenishi Sawaï, fondateur du Tai Ki Ken


[1] Terme japonais signifiant le « zen debout ». Issu du bouddhisme chinois (le chan), le zen est à la fois un mode d'appréhension du monde et une discipline méditative visant au perfectionnement de soi. La méditation ne se limite pas à la position immobile : elle peut avoir lieu au cours d'une séquence gestuelle quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle soit ritualisée et conforme à la règle.

Posté par Claude Boiocchi à 13:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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