28 août 2008

Alain Setrouk, interview inédite

Alain Setrouk, l’histoire d’une thérapie martiale 

Importateur du karaté Kyokushinkaï en France dès 1969, Alain Setrouk est réputé pour son approche réaliste du combat à mains nues. Chercheur passionné et enseignant charismatique, il définit l’entraînement au combat comme un principe de vie. Interview…Alain_Setrouk

Comment s’est passée votre première rencontre avec le monde des arts martiaux ?

Alain Setrouk – Mon premier contact a été déterminant. Alors que j’étais militaire, j’ai assisté par hasard à une surprenante démonstration de l’efficacité des arts martiaux : un appelé comme moi avait proposé un combat à un adjudant chef et l’avait proprement descendu au premier coup de pied ! Cet évènement fut comme un déclic. J’appris par la suite qu’il s’agissait de karaté, une pratique qui en 1964 semblait encore totalement mystique pour les Français et fédérait alors peu de pratiquants. Je fus néanmoins conquis par cette démonstration de puissance pure.

Vous avez alors décidé de vous former au combat à mains nues ?

- Oui ! C’est à ce moment là que je me suis intéressé au karaté, mais sans être attiré par le combat pour le combat. Dès le début, c’est le côté purement interne qui m’a séduit, la recherche pure en quelque sorte. C’est çà qui m’a accroché et qui fait qu’aujourd’hui encore j’éprouve toujours le même plaisir en travaillant, en cherchant toujours à préserver cet état d’esprit.

Le Karaté occupe donc une place centrale dans votre vie ?

- A titre personnel, le Karaté est un besoin quotidien. M’imprégner de ce travail me permet de me placer, de mieux aborder les préoccupations de la vie quotidienne. Car chacun subit des agressions énormes qu’il est possible de mieux gérer grâce aux arts martiaux. Dans mon cas, l’entraînement est essentiel puisqu’il me permet d’encaisser beaucoup plus et de préserver mon équilibre.

Plus concrètement, qu’est-ce que votre style, le Kyokushinkaï, peut apporter sur le plan physique et moral ?   

- Le mot « Kyokushinkaï » est une étiquette qu’on me colle, c’est vrai ! Disons que j’ai un enseignement de base très inspiré de cette école parce que je la trouve plus vraie que tous les autres styles que j’ai pu pratiquer au cours de ma carrière. J’ajoute que le Karaté considéré seulement comme un sport de combat ne m’intéresse plus, parce que cela réduit tout simplement cette activité à un sport tout court.

Je pense qu’il est important de considérer plusieurs étapes dans la pratique, au début on est jeune et il est préférable de se consacrer au travail physique intense, mais il est aussi essentiel d’avoir une ouverture sur le travail interne. C’est pourquoi ma recherche intègre cette dimension, le rôle du psychique permettant de compenser ce que l’on perd sur le plan physique par l’acquis et l’approfondissement des principes. J’entends ainsi par « travail interne » cette volonté de comprendre comment nous fonctionnons au niveau énergétique et comment l’impulsion psychique peut à certains moments créer le surpassement.

Quelle est selon vous la finalité du karaté ?

Chacun s’approche du karaté à titre individuel et conçoit sa propre finalité. En ce qui me concerne, je compte sur les arts martiaux pour préserver ma santé et prévenir les années difficiles en essayant de garder un corps relativement jeune. Même si j’ai subi beaucoup de détériorations sur le plan physique avec les années, cela m’a quand même permis de cultiver mon énergie en travaillant intensément afin de préserver des capacités que je considère comme étonnantes pour un homme de mon âge. Pour moi c’est un résultat énorme, c’est pourquoi je cherche à affiner perpétuellement mes recherches dans le mouvement au niveau interne afin d’accéder à l’élévation, cette joie, cette satisfaction que l’on ressent à vouloir toujours aller plus haut. Je mise en effet sur la disponibilité physique car il est fort agréable de savoir que l’on peut se défendre à tout âge. Et c’est peut-être cela la finalité du karaté : pouvoir dépasser le côté dramatique de la vieillesse, être encore bon à quelque chose et pouvoir réagir en cas de besoin !

Quel est votre point de vue personnel sur le principe de l’énergie ?

Il est vrai qu’en ce qui concerne l’interne, certains maîtres ont pensé et défini au cours des siècles précédents des postures qu’ils ont mis au point pour canaliser l’énergie. Car lorsqu’on parle d’énergie, il faut d’abord la ressentir. Il est donc nécessaire d’identifier le circuit d’énergie simple afin de pouvoir ensuite projeter cette énergie à partir de son foyer. Il faut être capable de la faire irradier des parties basses du corps jusqu’en haut parce que dans chaque geste il est souhaitable d’amener l’énergie jusqu’au point de contact, c'est-à-dire au bout du geste. Si par exemple on tient un bâton ou un sabre, il faudra faire passer cette énergie à travers le bâton en la conduisant intentionnellement.

Ces dernières années, quelle type de progression avez-vous ressenti dans votre pratique ?

La progression personnelle consiste selon moi à percevoir d’une façon nouvelle un principe ou un geste en intégrant des nuances qui peuvent tout changer d’un instant à l’autre. Le problème, c’est que plus on avance en âge, plus on stagne. Et non seulement on stagne, mais si on n’entretient pas l’acquis, on régresse.

Avez-vous le sentiment d’être en quelque sorte guidé par la philosophie asiatique ?

C’est indéniable ! Je suis tourné vers des cultures spécifiques (japonaise par exemple) en rapport avec mon art et j’ai puisé des connaissances dans toutes les lectures dont je me suis imprégné au fil des années.

« Le karaté m’a servi de psychanalyse ! »

Cet état d’esprit a-t-il influencé votre enseignement ?

J’en suis absolument convaincu ! Il y a dans ma façon d’agir, que ce soit dans ma vie de tous les jours ou dans ma vie professionnelle, des réactions de karatéka, des façons de penser, d’analyser, de réagir, de vivre les timings de tous les jours, les moments où il faut se retrouver, où il faut faire face.  C’est pour cette raison que je me suis énormément investi dans la dimension interne. Si je me comprends aujourd’hui, c’est parce que j’ai réalisé un travail d’introspection qui fait que je me sens beaucoup mieux en tant qu’homme. Avant que le karaté entre dans ma vie, j’avais l’impression d’être paumé, je ne savais pas trop où j’en étais. Le karaté m’a servi de psychanalyse !

Vous considérez-vous comme un professeur ou comme un maître ?

Lorsqu’on parle d’un professeur ou d’un maître, on parle avant tout d’un homme. Il y a ceux qui accèdent à des niveaux spirituels extraordinaires, hors du commun, des philosophes en quelque sorte, qui ont atteint un certain degré de sagesse. J’ai pu approcher des tas de maîtres (japonais, chinois, vietnamiens, coréens) qui revendiquaient ce statut. Je suis pour ma part gêné par ce terme, et ne pourrais attribuer ce titre qu’à certains d’entre eux. Il reste que mon impression générale sur l’enseignement des arts martiaux est assez mitigée. Il y a ceux qui extérieurement montrent de la belle gymnastique, la partie émergeante de l’iceberg en quelque sorte, alors que selon moi c’est ce qui est en dessous qui est le plus important, car en définitive c’est cela qui équilibre. J’ajoute que mon opinion personnelle à propos de l’idée de maîtrise est très prudente, car la maîtrise, c’est la finalité. A mon avis, on meurt un jour en se disant : j’ai senti dans ma vie à un certain moment que j’étais capable de maîtriser complètement telle chose.

Et même si en vertu de ma carrière et de mon niveau (huitième Dan), on m’accorde ce titre, je n’ai jamais demandé dans une salle qu’on m’appelle maître, car je considère qu’un véritable « sensei »  doit s’investir complètement dans l’art martial et vivre en marge de la société. Rappelons-nous que pour un maître digne de ce nom, vivre dans la société est la chose la plus difficile qui soit. Cela signifie être au milieu des loups sans être un loup ! Certains, par exemple en Chine ou au Japon, on accepté de se consacrer à cette voie en cultivant une richesse interne extraordinaire au point de devenir parfois des monuments historiques !

Vous-même avez-vous bénéficié d’un enseignement exceptionnel ?

Mes premiers professeurs m’ont très certainement influencé. Je pense notamment au brillant Yoshinao Nambu un japonais qui fut mon professeur et mon ami et qui reste aujourd’hui encore une référence pour moi. A l’époque, je suis d’ailleurs parti au Japon vivre dans sa famille pour essayer de comprendre son art et m’imprégner de sa philosophie personnelle. 

L’inconvénient avec les vrais maîtres, c’est qu’il est souvent difficile de s’entraîner avec eux parce qu’ils enseignent des méthodes tellement ancestrales et tellement dures que la majorité refuse de se soumettre à cette discipline. Sur le plan commercial, je dirai que cette démarche constitue souvent un échec. Ils n’ont que peu de chances de réunir du monde dans leurs salles ou dans le lieu d’enseignement choisi en pleine nature, même s’ils persévèrent le plus souvent au point de devenir de véritables personnages aux pouvoirs assez étonnants.

Comment définiriez-vous votre enseignement des arts martiaux ?

Mon enseignement est très varié car je ne m’inspire pas exclusivement du karaté. Aujourd’hui, j’ai choisi une base et j’enseigne beaucoup de choses complètement différentes ainsi que des techniques qui sont directement issues de ma recherche personnelle. Pour prendre conscience de cette énergie il y a d’abord les postures simples et pourtant difficiles qui permettent sur le plan physiologique de placer correctement le corps en le rendant apte à déclencher une forme de respiration censée éveiller le pratiquant. En effet, certaines formes de respiration animent de manière différente l’organisme et c’est à travers la posture que l’on peut découvrir son corps et prendre également conscience de cette énergie qui est là. Il est donc nécessaire de pratiquer différentes postures, statiques ou en mouvement, pour prendre conscience qu’il y a quelque chose en nous d’extraordinaire, un courant d’énergie qui passe dans le corps et qui peut permettre de réaliser des choses parfois considérées comme anormales. Ce sont ces phénomènes que l’on retrouve dans certains états « limites » lorsqu’un sujet fait une crise d’hystérie durant laquelle il sera capable par contraction de se briser les os.  On a vu par exemple des gens attachés par des sangles se débattre au point de se casser l’os du tibia. Il y a donc des phénomènes directement liés au psychisme qui peuvent transcender notre état normal en libérant cette énergie qui est en nous à certaines occasions.

Pensez-vous que la pratique d'un art martial peut aider à canaliser ces forces qui sont en nous ? 

Je dirai que les gens sont confrontés au problème de la peur tous les jours, à divers degrés. Et je ne parle pas seulement de la peur d’une agression mais aussi de l’inquiétude qui peut se traduire dans le cadre du travail, des études, voire même des appréhensions confuses. Ainsi, nous cherchons tous par divers moyens à améliorer notre état psychologique pour juguler ces peurs. Or, même si la condition physique joue un rôle important dans ce domaine, je préconise également une recherche interne, afin de dépasser certains blocages qui peuvent nous empêcher de nous réaliser dans certaines situations et ainsi parvenir à se dominer. Le corps et l’esprit forment un tout. La douleur par exemple se mesure différemment selon les personnes. Si vous êtes fragile psychologiquement, les coups seront très douloureux, alors qu’un esprit fort recevra le même choc sans être trop marqué. C’est le caractère qui fait la différence, et non le physique. Il est donc important de s’aguerrir à ces sensations par différents exercices pour tenter de contrôler ses appréhensions face à la douleur. Car tout commence dans la tête : on ressent la douleur avant même d’avoir pris un coup. Et chacun sait que lorsque la peur s’installe, c’est la débâcle.

Quel est votre sentiment à l’égard de la transmission de votre savoir ? Retirez-vous une satisfaction lorsqu’un élève semble avoir intégré un nouveau principe ?

C’est un peu comme s’il avait réussi à prendre une partie de moi-même, cela m’est arrivé à maintes reprises, et c’est toujours un moment fort et enrichissant pour chacun de nous. En 25 ans d’enseignement, j’ai eu des milliers d’élèves que je retrouve maintenant dans la vie professionnelle à tous les postes, et même quelque fois aux plus hautes responsabilités, dans les gouvernements par exemple. Et ma plus grande satisfaction, c’est de les entendre dire qu’ils gardent un souvenir de ces années passées avec moi, de cette force que je leur ai communiquée et qu’ils ont su appliquer dans leur vie. Je suis heureux d’avoir pu contribuer à leur épanouissement en les aidant à s’affirmer davantage.

Merci à Alain Setrouk de m'avoir accçordé cet entretien

dans le cadre de son dojo Parisien au début des années 90...

Claude Boiocchi 


Posté par Claude Boiocchi à 12:07 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Alain Setrouk, interview inédite

    merci pour cet article

    merci pour cet article

    Posté par laurent vo anh, 08 déc. 2009 à 14:18 | | Répondre
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